IESOUS

Retour sur les origines chrétiennes

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Henri Crouzel

  • Cet article a été édité pour la première fois en 1957 dans le tome LVIII du Bulletin de Littérature Ecclésiastique, publié par l'Institut Catholique de Toulouse avec le concours du Centre national de la Recherche scientifique, dans la livraison d'avril-juin, pages 65 à 92. — (B.G., 2025)

Le dogme de la Rédemption dans l'Apocalypse (1957)

  • Pendant ces dernières années l'exégèse de l'Apocalypse de Jean a progressé et le petit livre mystérieux a laissé échapper quelques-uns de ses secrets. Ce n'est pas que ses commentateurs soient toujours d'accord — loin de là! — sur la signification de son symbolisme, sur le sens particulier de telle figure, sur la date de l'écrit, sur l'identité de celui qui l'a composé avec l'apôtre Jean, avec l'auteur du quatrième Évangile et des trois épitres 1) Mais, puisque le livre scellé s'est plus largement ouvert, on perçoit mieux la richesse qu'il contient en matière de théologie et de spiritualité. Cet enseignement est en grande partie indépendant des divergences d'interprétation qu'on trouve parmi les exégètes: quand nous devrons nous prononcer, nous suivrons plutôt les opinions de M. Gelin, mais cela importe peu pour le but que nous nous proposons. Cette doctrine n'est pas exprimée ex professo, car rien de moins doctoral que ce petit livre. Une substance théologique fort riche, embrassant bien des aspects de la pensée chrétienne, se cache derrière une multitude de brèves allusions et de symboles. En ordonnant et en rapprochant ces traits épars nous allons essayer de dégager sous quelle forme l'auteur de l'Apocalypse a conçu le mystère de la Rédemption.
  • Ce sujet touche au cœur même du livre qui le revêt de son caractère dramatique. En effet, la raison et l'occasion de cet écrit est la prétention du César romain à se faire adorer comme dieu et la persécution qu'il déclenche contre la petite Église chrétienne, coupable d'opposer à cette idolâtrie officielle un non possumus obstiné. Au moment où une poignée de chrétiens, |66| nouveaux-venus dans le monde, engageait une lutte apparemment sans issue contre le culte impérial, le destin de l'œuvre rédemptrice semblait en jeu. Le vieil Apôtre relevait le courage de ses fidèles asiates en leur montrant quel était le vrai rapport des forces en présence: le Christ a déjà vaincu le monde et l'Église son épouse a les promesses de la vie éternelle, tandis que César passera et la domination romaine avec lui. La Rédemption va donc revêtir une forme déjà traditionnelle qu'affectionnera la patristique, le thème des deux cités qui s'affrontent, Jérusalem et Babylone, avec leurs protagonistes, célestes ou diaboliques, leurs foules, fidèles ou mécréantes, leurs conceptions inconciliables de l'existence.

I. — La Rédemption par le Christ

Le drame Passion-Résurrection

  • À chacune des trois principales apparitions du Christ dans l'Apocalypse, mention est faite, explicite ou implicite, de ce grand drame à deux actes, la Passion et la Résurrection.
  • Dès le premier chapitre (I, 12 sq), celui qui est “pareil à un fils d'homme” se montre au voyant dans toute la majesté de sa transcendance divine, pour lui communiquer ses messages aux sept églises. Et le disciple bien-aimé, à l'aspect de celui qui fut son maître et son compagnon, éprouve la même terreur sacrée que Moïse devant Iahvé (Ex. III, 6). “Lorsque je le vis, je tombai à ses pieds comme mort; et il mit la main sur moi en me disant: Rassure-toi; je suis le premier et le dernier, le Vivant. J'étais mort et je suis vivant dans les siècles des siècles” (I, 17-18).
  • Cette première apparition semble être celle du Christ Prêtre et Roi, comme son vêtement l'indique. La seconde est celle du Christ Victime. Au chapitre V, en effet, devant le trône de Dieu, au milieu de l'assemblée liturgique des vingt-quatre Prêtres et des quatre Vivants, “un ange fort”, cherche celui qui pourra ouvrir le livre en rompant ses sept sceaux. “Et je vis… un Agneau debout comme égorgé” (V, 6). Voici une de ces représentations contradictoires qu'affectionne l'auteur de l'Apocalypse. Mais le contraste entre l'immolation et l'attitude de la victime n'est pas plus violent que la vérité signifiée, celle de la Résurrection d'un mort.
  • Au chapitre XIX, 11 sq., enfin, apparaît le Guerrier Vainqueur: c'est le Cavalier au nom mystérieux “que personne ne connaît excepté lui” (XIX, 12), le Cavalier “Verbe de Dieu” |67| (XIX, 13), “Roi des rois et Seigneur des seigneurs” (XIX, 16), qui bondit du ciel ouvert sur son cheval blanc, suivi de toute l'armée céleste, pour écraser les forces coalisées des suppôts de Satan. “Il est vêtu d'un manteau trempé de sang” (XIX, 13). Une double allusion est contenue dans ces mots: ils se rapportent à la fois à la Passion et au chapitre LXIII d'Isaïe (versets 1 à 6).
    • Pourquoi y a-t-il du rouge à ton vêtement,
    • Et tes habits sont-ils comme les habits de celui qui foule au pressoir?
    • J'ai été seul à fouler au pressoir
    • Et parmi les peuples personne n'a été avec moi.
    • Et je les ai foulés dans ma colère,
    • Écrasés sous mes pieds dans ma fureur.
    • Le jus a jailli sur mes habits,
    • Et j'ai souillé tout mon vêtement.
    • Car un jour de vengeance était dans mon cœur,
    • Et l'année de ma rédemption était venue…
  • Au verset 15, une allusion encore plus précise à ce même chapitre d'Isaïe confirme notre interprétation. Quant à la Résurrection elle est exprimée par l'extraordinaire vie de cette figure, la royauté universelle qui lui est donnée, la victoire que symbolise le cheval blanc et que manifeste tout le livre.

La signification du drame

  • Les deux allusions que nous avons trouvées au manteau trempé de sang ne sont pas juxtaposées. Elles se rapportent au même événement et se recouvrent l'une l'autre. La condamnation des auxiliaires de Satan est déjà contenue dans la Passion-Résurrection. Nous retrouverons plus d'une fois dans çe travail cette ambivalence du drame du Calvaire, condamnation Pour les uns, Rédemption pour les autres, comme l'avait prédit le vieillard Simeon (Luc, II, 34).
  • La Rédemption n'est pas exprimée par le terme, habituel depuis les Septante, d'ἀπολύτρωσις, ἀπολυτρόω qui s'applique à la libération des esclaves. Mais nous y trouvons un verbe voisin au sens un peu plus large ἀγοράζειν, acheter. Ainsi dans le “chant nouveau” des vingt-quatre prêtres et des quatre Vivants a la louange de l'Agneau immolé nous lisons: “Tu as racheté à notre Dieu dans ton sang des gens de toute tribu, langue, peuple et nation…” (V, 9). Les 144.000 qui entourent l'Agneau sur le Mont Sion sont ceux “qui ont été rachetés de la terre” |68| (XIV, 3). “Ils ont été rachetés d'entre les hommes comme des prémices offertes à notre Dieu et à l'Agneau” (XIV, 4).
  • L'image de l'Agneau qui représente le Christ dans la plus grande partie du livre va permettre de souligner un autre aspect de la Rédemption. P. Touilleux rapproche cette figure du bélier d'Attis, dont il voit spécialement l'influence dans la métaphore paradoxale de VII, 17, qui fait de l'Agneau le Berger des Élus. Quoi qu'il en soit de ces origines gréco-orientales, les sources hébraïques de cette image sont suffisamment nombreuses et beaucoup plus chargées de sens. L'Agneau n'exprime guère la douceur, car l'auteur n'a pas craint de parler de “la colère de l'Agneau” (VI, 16) et la représentation du Christ Vengeur est si fulgurante dans son œuvre qu'elle peut sembler parfois éclipser celle du Christ Rédempteur. L'Agneau, c'est la victime du sacrifice, celle qui est immolée dans les rites journaliers du Temple. On l'offre souvent en propitiation pour les péchés, et dans Jo, 1, 29, le Baptiste présente le Christ comme l'Agneau de Dieu qui ôte le péché du monde. La Victime se laisse faire sans résister, comme Isaïe l'a prédit du Serviteur de Iahwé:
    • Semblable à l'agneau que l'on mène à la tuerie,
    • Et à la brebis muette devant ceux qui la tondent,
    • Il n'ouvre pas la bouche (Is. LIII, 7).
  • L'Apocalypse reste donc la tradition en présentant l'Agneau “comme égorgé” (V, 6). Et la valeur propitiatoire de son sacrifice est mise fortement en relief. “Il nous a délivré de nos péchés dans son sang” (I, 5). Les foules innombrables des Élus “viennent de la grande tribulation. Ils ont lavé leurs robes et les ont blanchies dans le sang de l'Agneau” (VII, 14). Voilà encore une image violemment heurtée. C'est pourquoi les Élus portent une robe blanche (VII, i3), l'insigne des purs ou des purifiés. Une robe blanche est promise au “Vainqueur” à la fin du message adressé à l'église de Sardes (III, 5); des robes blanches sont distribuées aux martyrs (VI, 11). Un vêtement analogue, une robe de byssus blanc, est donnée à l'Église, épouse de l'Agneau, pour le jour de ses noces (XIX, 8). Et l'Apocalypse finit sur la même image: “Bienheureux ceux qui ont lavé leurs robes” (XXII, 14). Telle est la “robe nuptiale” (Mt. XXII, 11) que doivent revêtir “ceux qui sont invités au repas de noces de l'Agneau” (XIX, 9).
  • Le mobile de ce sacrifice est aussi indiqué: c'est l'amour. “À celui qui nous a aimés et délivrés de nos péchés dans son sang…” (I, 5).
  • Tel est le sens du premier acte, la Passion. Mais il n'existe pas sans le second, la Résurrection. C'est elle qui fait du Christ |69| le premier-né des morts“ (I, 4). Par elle “il a les clefs de la Mort et de l'Hadès” (I, 18), c'est-à-dire il s'est soumis la mort, puisque les clefs sont l'insigne de la domination. Et les derniers chapitres du livre nous le montrent exerçant sa puissance: au jour de la Parousie, quand la terre et le ciel fuiront devant la face du Juge (XX, 11), en attendant que la Jérusalem nouvelle descende d'auprès de Dieu, entourée d'un ciel nouveau et d'une terre nouvelle (XXI, 1), “la Mort et l'Hadès (donneront) les morts qui sont en eux et ces derniers seront jugés selon leurs œuvres. Et la Mort et l'Hadès (seront) jetés dans l'étang de feu. C'est là la seconde mort, l'étang de feu” (XX, 13-14).

Le but du drame: les Élus

  • Sa victoire sur la souffrance et sur la mort, le Christ la communique aux Élus: en cela consiste la Rédemption. Nous allons d'abord replacer dans leur contexte les textes qui décrivent le bonheur des saints avant de les étudier en détail, pour marquer leur rapport avec l'action du Christ Rédempteur.
  • Nous trouvons d'abord les promesses faites au “Vainqueur” après chaque message aux sept églises (II, III). Le rapport n'est pas directement marqué avec la Rédemption par le Christ, mais plutôt avec la participation des fidèles à la Rédemption. Mais la nature de la récompense promise permet d'utiliser certains d'entre eux qui portent sur l'appartenance à la Jérusalem nouvelle et sur la royauté avec le Christ. Les autres textes sont en rapport direct avec le geste rédempteur du Christ: V, 9-10, le cantique à la louange de l'Agneau immolé; VII, 13 sq., les élus marqués du sceau et qui ont lavé leurs robes dans le sang de l'Agneau; XIV, les 144.000 qui entourent l'Agneau sur le Mont Sion et qui ont été rachetés; XX, le règne millénaire du Christ et des saints après leur victoire sur la Bête; XXI,XXII, la description de la Jérusalem nouvelle, épouse de l'Agneau.
  • Quel est ce signe, ce σφραγίς dont l'ange marque les serviteurs de Dieu? Ne serait-ce pas la Croix, le signe de la Rédemption? II y a , en effet, dans ce passage, une allusion à Ézéchiel X, 4-6: le prophète reçoit l'ordre de parcourir Jérusalem et de marquer d'un tau (selon l'hébreu, Aquila et Théodotion, non selon les Septante) ceux qui réprouvent les abominations de leurs concitoyens, pour qu'ils soient épargnés dans l'extermination générale. Or, le tau s'écrivait primitivement X: on le trouve encore sous cette forme sur des monnaies de Bar-Kochéba, l'instigateur de la seconde révolte juive, au temps d'Hadrien (132-135 après Jésus-Christ). Il est possible que l'auteur |70| l'Apocalypse ait vu dans le tau d'Ézéchiel une prophétie du signe de la Croix, qui marque les chrétiens, les faisant participer à la mort du Sauveur.
  • Le Christ donne à ses Élus part à sa Résurrection. S'il est dit “le premier-né des morts” (I, 4), c'est que d'autres le suivront dans cette seconde naissance. Les Deux Témoins qui ont été mis à mort à cause de leur témoignage, “là où leur Maître fut crucifié”, connaissent la gloire de la Résurrection et de l'Ascension (XI, 11-12). Les saints sont à l'abri de la souffrance, cette anticipation de la mort. “Ils n'auront plus ni soif ni faim, le soleil et la chaleur ne les incommoderont, plus… Et Dieu essuiera toute larme de leurs yeux” (VII, 16-17). “Il n'y aura plus de mort, ni de deuil, ni de lamentation, ni de peine” (XXI, 4). “Celui qui a soif, je l'abreuverai gratuitement à la source d'eau vive” (XXI, 6). Au milieu du fleuve d'eau vive qui traverse la Jérusalem nouvelle se trouve “un arbre de vie portant douze fruits… et ses feuilles servent à la guérison des nations” (XXII, 2).
  • Les Élus sont revêtus de la double dignité sacerdotale et royale. “Tu as fait d'eux pour notre Dieu un royaume et des prêtres, et ils régneront sur la terre» (V, 10, cf. I, 6). “Ils sont devant le trône de Dieu et le servent nuit et jour dans son temple” (VII, 15). Le Christ fait dire à l'église de Laodicée à la suite de ses durs reproches: “Le Vainqueur, je lui donnerai de s'asseoir avec moi sur mon trône, comme moi j'ai vaincu et je me suis assis près de mon Père sur son trône” (III. 21). Le règne millénaire du Christ et des saints illustre cette phrase (XX, 4). Et les 24 Prêtres (ou Vieillards) qui entourent le trône de Dieu comme le presbytérium entoure l'évêque dans les cérémonies liturgiques sont assis sur des trônes et coiffés de couronnes d'or 2).
  • Bien plus encore les Élus sont des Christs, des Messies. Au Vainqueur, à la fin du message à Thyatire, est appliqué le verset 8 du psaume 2, que le psaume et l'Apocalypse elle-même entendent du Messie: “Je lui donnerai pouvoir sur les nations, il les fera paître sous sa houlette de fer, comme des vases d'argile il les brisera” (II, 26-27, cf. XIX, 15, où ce verset est appliqué au Christ). Ils participent au mystère divin, au |71| secret. “Au Vainqueur, je donnerai un caillou blanc, et sur ce caillou un nom nouveau sera écrit, que personne ne connaît, sinon celui qui le reçoit” (II, 17: en XIX, 12 la même expression est dite du Christ). Ils appartiennent à Dieu et portent son nom: “Le Vainqueur… J'écrirai sur lui le nom de mon Dieu, et le nom de la ville de mon Dieu, de la nouvelle Jérusalem qui descend du ciel d'auprès de mon Dieu, et mon nom nouveau” (III, 12). Les 144.000 ont ainsi le nom du Christ et celui de son Père inscrits sur leurs fronts (XIV, 1).
  • Le Christ est leur guide et leur compagnon. “L'Agneau qui est devant le trône sera leur Berger et les guidera vers les sources d'eau vive” (VII, 17). Les 144.000 “suivent l'Agneau partout où il va” (XIV, 5). Dieu est au milieu d'eux. “Il habitera avec eux, et ils seront ses peuples, et lui, Dieu, sera avec eux” (XXI, 3).” La gloire de Dieu éclaire (la Jérusalem céleste) et sa lampe est l'Agneau” (XXI, 23), admirable expression de la médiation éternelle et universelle du Christ.
  • L'activité des Élus est toute absorbée par la louange: “Les voix que j'entendis ressemblaient à celles de citharistes jouant de leurs cithares. Ils chantent un cantique nouveau devant le trône et devant les quatre Vivants et les Prêtres: personne ne pouvait apprendre ce cantique, si ce n'est les 144.000 qui ont été rachetés de la terre” (XIV, 2-3).
  • Le bonheur céleste que l'acte rédempteur ouvre aux Élus est communautaire. C'est celui d'une ville, d'une société d'hommes, la Jérusalem nouvelle 3). Elle ne symbolise pas seulement l'Église triomphante, mais aussi l'Église de la terre, puisqu'elle est représentée soupirant avec l'Esprit qui vit en elle après le retour de l'Époux. “Et l'Esprit et l'Épouse disent: |72| Viens” (XXII. 17). Épouse du Christ à partir du chapitre XIX, cette même Église est montrée, au chapitre XII, comme la Mère du Christ, la Femme couronnée d'étoiles qui enfante le Messie: l'auteur a voulu exprimer ainsi l'identité de l'Église et de l'ancien Israël 4), confondus comme un même être à deux stades de son existence.
  • Il faut signaler pour finir l'aspect cosmique de cette félicité. La Création est présente dans l'Apocalypse. C'est peut-être elle que symbolisent les quatre Vivants remplis d'yeux, analogues aux Chérubins d'Ezéchiel, qui se tiennent devant le trône de Dieu: ils ont, en effet, la forme de l'homme et des trois animaux rois, le lion, le taureau et l'aigle. La Création loue Dieu et l'Agneau avec toute l'assemblée céleste. “Et toute créature qui est dans le ciel et sur la terre et sur la mer, et tout ce qui se trouve en eux, je l'ai entendu proclamer: À celui qui est assis sur le trône et à l'Agneau bénédiction, honneur, gloire et puissance dans les siècles des siècles” (V, 13). La Création sera rachetée elle aussi, puisqu'elle participera dans un monde tout renouvelé (XXI, 5) à la Résurrection finale: ce sont les “cieux nouveaux” et la “terre nouvelle” (qui forment le paysage de la nouvelle Jérusalem. Et Jean rejoint ici le texte de Rom. VIII, 20 sq., où Paul promet que la Création sera un jour libérée de la vanité à laquelle l'homme l'a assujettie par son péché et qu'elle participera à la liberté des enfants de Dieu.

Le but du drame: le Christ Rédempteur

  • Il peut paraître surprenant d'affirmer que l'acte rédempteur apporte quelque chose au Christ. Cependant l'Apocalypse semble le dire envisageant la place du Christ dans l'humanité.
  • Quel est ce livre mystérieux, fermé de sept sceaux, que seul l'Agneau immolé peut ouvrir? Le chant de louange des quatre Vivants et des vingt-quatre Prêtres affirme que son immolation l'a rendu capable d'en rompre les sceaux. “Tu es digne de recevoir le livre et d'en rompre les sceaux, parce que tu as été immolé et que tu as racheté à notre Dieu par ton sang…” (V. 9). Les événements qui se produisent à la rupture des sceaux le diront. Ils symbolisent, semble-t-il, les grands facteurs de l'histoire: la victoire assurée de la Rédemption 5), |73| les trois fléaux: guerre, famine, peste, le sang des martyrs qui crie vengeance, la terreur des “habitants de la terre” devant la colère divine. Ce livre est donc le symbole des “économies” divines, pour employer un terme cher à saint Paul et aux Pères, c'est-à-dire des desseins de Dieu sur l'histoire humaine, la signification de cette scène est claire: le drame rédempteur a fait du Christ le centre et le Maître de l'histoire. Peut-être ce livre désigne-t-il plus précisément le Livre par excellence, celui qui contient les “économies” de Dieu, la Bible. Et le sens est le même: le drame de la Rédemption donne son sens à l'Écriture. Et voilà pourquoi les vingt-quatre Prêtres et les quatre Vivants, puis les anges “par myriades de myriades et Par milliers de milliers”, enfin la Création entière, unissent à Dieu “l'Agneau qui a été immolé” dans leurs chants de louange (V, 9-14).

L'universalité de la Rédemption

  • Il nous reste à signaler la dimension, l'étendue de l'acterédempteur. Il ne connaît aucune discrimination nationale ou raciale. “Tu as racheté à Dieu par ton sang des gens de toute tribu, langue, peuple et nation” (V, 9). Lorsque au chapitre VII l'ange marque les élus du sceau divin, il s'occupe d'abord des 144.000 qui appartiennent aux douze tribus d Israël. Cette priorité d'honneur du Juif fidèle dans la Rédemption est conforme à la doctrine de saint Paul. “Au Juif d'abord, puis au Grec” (Rom., 1, 16). Car le Juif appartient par droit de naissance à l'“olivier domestique”, Israël-Église, tandis que les autres sont des greffons pris sur l'“olivier sauvage” de la Gentilité et entés sur l'arbre sacré (Rom., XI, 17 sq.). Mais après les saints du peuple élu, “voici qu'une foule nombreuse que personne ne pouvait compter, de toute nation, tribu, peuple et langue se tenait devant le trône de Dieu et devant l'Agneau…” (VII, 9).
  • La Jérusalem nouvelle s'enrichit de toutes les valeurs qui appartiennent, à l'humanité et elle les divinise: “Les nations marcheront dans sa lumière et les rois de la terre apportent leur gloire en elle… Et ils apporteront en elle la gloire et l'honneur des nations” (XXI, 24-26).
  • Mais si tous sont appelés à la Rédemption, tous n'y participent pas. C'est que l'action du drame de la Croix n'est pas automatique. Elle exige de chacun des dispositions propres, au moins une ouverture à l'action du Rédempteur. C'est ce qu'exprime la fin de l'admirable message adressé à l'église de Laodicée. “Voici que je me tiens à la porte et je frappe. Si quelqu'un entend ma voix et m'ouvre la porte, j'entrerai et je |74| dînerai avec lui et lui avec moi”. L'image du repas qui a toujours, dans le Nouveau Testament, une signification communautaire, ecclésiale, (“Bienheureux ceux qui sont invités au repas de noces de l'Agneau” XIX, 9) est prise ici pour la seule fois dans un sens individuel et intime, celui d'un tête à tête amical. Ce verset est d'une netteté parfaite. Ce que le Christ demande, c'est qu'on entende sa voix et qu'on lui ouvre la porte. Alors nous opérerons les actes qui font participer au salut. Mais beaucoup se sont bouché les oreilles pour ne pas entendre. Ils se sont laissé séduire par la campagne que mènent contre la Rédemption les puissances diaboliques.

II. — La Contre-Rédemption diabolique

Ses acteurs

  • À partir du chapitre VIII. verset 6, sept anges apparaissent et sonnent successivement de la trompette. Les événements qui suivent chaque sonnerie reproduisent un thème commun: quelque chose tombe du ciel sur la terre et y produit d'épouvantables catastrophes. À la cinquième, on apprend que cette “étoile tombée du ciel” (IX, 1) est diabolique: c'est “l'ange de l'abîme, dont le nom est en hébreu Abaddon, en grec Apollyon”, c'est-à-dire le Destructeur (IX, 11). À la septième, tout est expliqué. “Il a été précipité, le grand Dragon, le Serpent d'autrefois (allusion à Genèse III), celui qui est appelé le Diable (ou le Diffamateur) et Satan (ou l'Ennemi), il a été précipité sur la terre et ses anges avec lui” (XII, 9). Michel, à la tête des anges fidèles, l'a expulsé (XII, 7), et si le ciel se réjouit à cette nouvelle, “malheur à la terre et à la mer parce que le diable est descendu vers vous dans sa fureur, sachant que son temps est court” (XII, 12).
  • Mais dans la lutte qu'il entreprend alors contre “ceux qui observent les commandements de Dieu et qui rendent le témoignage de Jésus” (XIT, 17), le Dragon ne combat pas loyalement, à visage découvert. Car la tromperie est son arme principale. Il suscite des auxiliaires et leur transmet sa puissance en se dissimulant derrière eux. Et ses suppôts singent les personnes divines auxquelles ils s'opposent.
  • Voici que monte de la mer (XIII, 1), de l'abîme (XI, 7), une Bête, la Bête par excellence. Pour quelqu'un qui se tient sur le littoral égéen de l'Asie proconsulaire, la mer c'est l'Ouest, la direction de Rome. Et dans la tradition apocalyptique depuis Daniel, les bêtes symbolisent les empires. Elle représente donc l'Empire Romain et ses têtes (XIIT, 3; XVII, 1o) ce sont les |75| empereurs des dynasties julienne et flavienne 6). Mais parfois Domitien, ce nouveau Néron, que le voyant aperçoit dans un proche avenir — puisque composant son livre sous Domitien, il est censé l'écrire dans les débuts de Vespasien, si on accepte l'hypothèse d'une antidatation de l'Apocalypse, — cesse d être une des têtes de la Bête et devient la Bête elle-même, qui, non contente de blasphémer le ciel, ose revendiquer l'adoration, se posant en rivale de Dieu. Ainsi est exprimé le sanglant conflit entre l'empereur persécuteur et l'Église, qui est la raison principale du livre (XIII, 1-10).
  • De la terre, c'est-à-dire de l'Est, de la voisine Phrygie, une autre Bête surgit, appelée plus fréquemment le Faux Prophète. Alors que la Bêle singe Dieu, le Faux Prophète imite le Christ. Comme le Christ par son enseignement et ses miracles fait reconnaître la royauté du Père aux hommes qu'il marque du nom de Dieu, ainsi le Faux Prophète, par ses mensonges et ses prodiges trompeurs (XI, 13-14), imprime sur eux le nom de la Bête et le chiffre de son nom. Comme le Christ est “le Témoin fidèle et vrai” (III, 14), ce nouveau personnage s'appelle avec raison le Faux Prophète (XVI, 3; XIX, 20). Aux deux cornes qui décorent son front, “pareilles à celles de l'Agneau”, — autre élément du parallélisme —, nous reconnaissons le bélier d'Attis symbolisant le culte phrygien de la Mère des dieux, et derrière lui tout le paganisme gréco-romain.
  • Voici dans le désert, couverte de bijoux, montée sur la Bête, comme Cvbèle la Grande, la Mère des dieux, sur sa panthère, Babylone la Grande, la Mère des prostituées et des abominations de la terre“ (XVII, 5). C'est une ville, son nom l'indique assez. Et si on veut savoir qui elle imite et à qui elle s'oppose, la similitude de XVII, 1-3, avec XXI, 9-10, l'indique: Babylone, la ville de la Bête, est la rivale de la cité de Dieu, de la Jérusalem nouvelle. “Les sept montagnes sur lesquelles la femme est assise” (XVII, 9), la Bête impériale qui la porte, font éclater le pseudonyme traditionnel dont le voyant l'a affublée: c'est “la grande ville qui exerce la royauté sur tous les rois de la terre” (XVII, 18), c'est Rome, la maîtresse du monde.
  • Sur le “grand fleuve Euphrate” (IX, t4) s'agite, regardant avec menaces dans la direction de l'Ouest, une cavalerie inquiétante dont l'Apôtre donne une description fantastique. Ce sont les Barbares qui se pressent aux frontières de l'Empire, ces cavaliers et archers parthes, maîtres de la Babylonie et de la Perse. En de fréquentes incursions sur la terre impériale, ils dévastent et terrifient les provinces de l'Est, et plus tard ils |76| obligeront Trajan à entreprendre en Mésopotamie une campagne victorieuse qui sera sans lendemain. En XVI, 12, on voit leurs rois traverser l'Euphrate mis à sec et s'unir à la Bête et au Faux Prophète sur le champ de bataille d'Har-mageddon. Ces rois réapparaissent en plusieurs autres textes que nous étudierons en leur lieu.
  • Les derniers auxiliaires du Dragon sont plutôt ses victimes. Nous voulons parler de ces “habitants de la terre”, dont le nom revient si souvent avec un sens déterminé. Séduits par les tromperies du démon et de ses suppôts, ils refusent l'œuvre de la Rédemption. Ils s'opposent aux Élus. Sur leurs fronts et sur leurs mains, au lieu du nom de Dieu, ils portent “le nom de la Bête et le chiffre de son nom” (XIII, 16-17). Les autres éléments du parallélisme apparaîtront dans la suite.

La triple offensive

  • L'offensive que le démon, sous le couvert de ses satellites, mène contre l'œuvre du Christ revêt un triple aspect. Le premier est l'idolâtrie, ce refus de reconnaître les prérogatives divines, alors qu'on en charge une créature, dressée devant Dieu comme son rival. Le deuxième est la persécution, un essai pour noyer la Rédemption dans le sang. Le troisième est une ridicule parodie du drame rédempteur.
  • L'idolâtrie est à travers l'Ancien Testament le péché suprême, peut-être le seul péché, en ce sens que tous le supposent et lui doivent leur malice. C'est elle qui attire sur les nations païennes les malédictions de Dieu et sur l'épouse adultère de lahvé, Israël, de fréquents châtiments. L'adoration que tous doivent à Dieu Créateur et Rédempteur, ils l'égarent sur la Bête. Tous les moyens sont bons pour contraindre les “habitants de la terre” à cet acte impie. Le Faux Prophète y emploie son autorité religieuse et l'habileté de ses prodiges menteurs. “Il fait descendre le feu du ciel sur la terre devant, les hommes… (Il dit) aux habitants de la terre de faire une image de la Bête… II a le pouvoir d'animer l'image de la Bête jusqu'à la faire parler…” (XIII, 13-15). Des pressions plus violentes sont employées. “Personne ne peut acheter ni vendre s'il ne porte pas la marque du nom de la Bête ou du chiffre de son nom” (XIII, 17).
  • Babylone est dite “la mère des prostituées” (XVII, 5). Ce terme désigne aussi bien son idolâtrie que ses débauches suivant l'usage fréquent de l'Ancien Testament. Mais elle commet un autre crime proche de celui-là: c'est sa suffisance, une sorte d'autolâtrie. Elle se confie dans sa richesse, dans sa gloire qui rayonne jusqu'aux extrémités de la terre. |77| Elle est l'espérance de ces rois qui lui font la cour et attendent tout d'elle, de ces marchands et de ces matelots qu'elle enrichit de son luxe de capitale pourrie. “Elle a dit dans son cœur: Je trône en reine et je ne suis point veuve et je ne verrai pas le deuil…” (XVIII, 7). “Tes marchands ont été les magnats de la terre” (XVIII, 23).
  • Mais ni la Bête et ses satellites, ni Babylone n'en restent là. Ils passent à l'action directe. Ils veulent anéantir l'œuvre de la Rédemption. Aussi l'Apocalypse est toute couverte du sang des martyrs. “Il a été donné à la Bête de faire la guerre aux fidèles et de les vaincre” (XIII, 7). Le Faux Prophète ajoute l'homicide à ses moyens de contrainte. “Tous ceux qui n'adoreront pas l'image de la Bête (seront) mis à mort” (XIII, 15). Les “habitants de la terre” ne sont pas purs du sang des saints et leur joie le montre lorsque les Deux Témoins ont été tués “par la Bête qui monte de l'abîme” (XI, 7) et que leurs cadavres sont exposés dans les rues de la Jérusalem infidèle. “Des gens de tout peuple, tribu, langue et nation verront leurs cadavres exposés pendant trois jours et demi, et ils ne les laisseront pas mettre au tombeau. Et les habitants de la terre se réjouiront et seront dans l'allégresse et s'enverront des cadeaux les uns aux autres” (XI, 9-10). Babylone ne se laissera pas dépasser en cruauté, la mémoire des martyrs dans les amphithéâtres romains peut nous rassurer à ce sujet. “Et je vis cette femme ivre du sang des saints et du sang des témoins de Jésus” (XVII, 16). “Sur elle on a trouvé le sang des prophètes et des fidèles et de tous ceux qui ont été immolés sur la terre” (XVIII, 24).
  • Les messages aux sept églises donnent de cette persécution des exemples concrets. À Smyrne, il est prédit l'épreuve et la prison (II, 10). À Pergame, “là où est le trône de Satan”, c'est-à-dire le principal sanctuaire asiate du culte impérial, le Christ rappelle le souvenir d'“Antipas, mon témoin, mon fidèle, qui fut tué chez vous, là où Satan habite” (II, 13).
  • Mais on ne détruit bien que ce que l'on remplace, pense le Dragon, l'acteur secret de cette lutte. Pour anéantir l'œuvre de la Rédemption, il faut singer le drame en deux actes qui en est la cause. La Bête aura sa mort et sa résurrection. C'est ce qu'expriment deux textes étranges. “Une de ses têtes était comme frappée à mort, mais sa plaie mortelle fut guérie. Et toute la terre fut dans l'admiration au sujet de la Bête et on adora la Bête en disant: Qui est semblable à la Bête et qui peut lui résister?” (XIII, 3-4). “La Bête que tu vois était et n'est plus; elle remontera de l'abîme et elle va à sa ruine. Et les habitants de la terre seront stupéfaits… en voyant que la Bête était et n'est plus et reparaît… Les sept |78| têtes… sont sept rois. Cinq sont tombés, un règne, un n'est pas encore venu et quand il sera venu il restera peu de temps. Et la Bête qui était et n'est plus est elle-même le huitième. Et elle est un des sept et elle va à sa ruine” (XVII, 8-12).
  • Cela serait bien obscur si nous ne connaissions par Tacite, Suétone et par l'apocalyptique juive la légende du Nero redux et du Nero redivivus. Lorsque Néron se fut suicidé en fuyant Rome révoltée, le bruit se répandit qu'il n'était pas mort et qu'il s'était réfugié chez les Parthes, d'où il reviendrait à la tête d'armées barbares punir la cité rebelle. Les historiens mentionnés plus haut rapportent les aventures de quelques faux Nérons qui firent un certain bruit. Dans l'apocalyptique juive le retour de Néron se transforma en une véritable résurrection, l'empereur ressuscité étant une incarnation du diable. Jean fait de cette légende une utilisation symbolique: Néron est ressuscité en Domitien, cette partio Neronis de crudelitate, ce morceau de Néron par la cruauté, comme dira Tertullien (Apol., V). La plaie mortelle que la mort de Néron avait causée est ainsi guérie et les textes précédents s'expliquent. Les cinq empereurs du passé sont ceux de la dynastie julio-claudienne 7), dont le dernier est Néron. Vespasien règne, vu la date fictive du livre. Titus doit lui succéder, mais son règne sera court. Enfin Néron ressuscitera en Domitien, qui sera le huitième de la liste, et cependant l'un des sept, puisqu'il sera Néron.

Le triple échec

  • Mais dans ces trois attaques tout est menteur, personnages et actes. Le Dragon est “celui qui trompe toute la terre” (XII, 9). On l'appelle le “Diable”, le Diffamateur. Nous n'avons guère besoin de souligner le même caractère chez le Faux Prophète. Quant à Babylone, elle “a trompé par ses poisons toutes les nations” (XVIII, 23).
  • Aussi, quelque terrifiantes en apparence que soient leurs attaques, dans la réalité elles ne sont rien, elles sont vouées à l'échec. Il ne faut pas se laisser impressionner comme le font les “habitants de la terre”. Alors on triomphe d'eux, on est leur vainqueur. Ainsi “sur la mer de verre et de feu, ceux qui ont vaincu la Bête et son image et le chiffre de son nom, debout… tenant en mains les cithares divines, chantent le cantique de Moïse, le serviteur de Dieu, et le cantique de |79| l'Agneau” (XV, 2-3) et proclament à haute voix la louange de Dieu, l'unique et l'universel Souverain.
  • L'idolâtrie que suscite la Bête et la suffisance de Babylone sont radicalement fausses. Quelle créature pourrait porter le poids de la divinité? Elles n'ont pas de lendemain et le châtiment que nous verrons s'abattre sur l'orgueil de l'une et de l'autre mettra fin à leurs prétentions.
  • Les persécutions sont aussi trompeuses: ce ne sont que des accès de rage impuissante. Lorsque le Dragon se tenait devant la Femme couronnée d'étoiles pour dévorer son fruit dès qu'il naîtrait, il n'a pu empêcher l'enfant-Messie d'être ravi jusqu'au trône de Dieu, il n'a pas arrêté le déroulement de l'œuvre rédemptrice. Et la Femme même a été mise à l'abri de ses sévices. Dieu a donné à la Femme “les deux ailes du grand aigle pour qu'elle puisse s'envoler dans le désert” (XII, 14), “dans le lieu qui lui a été préparé par Dieu” (XII, 6), “loin de la face du Serpent” (XII, 14): on voit généralement, dans ce passage, une allusion à la sortie des chrétiens de Jérusalem au début de la guerre juive et à leur établissement à Pella, en Transjordanie 8). Mais derrière l'Église-mère de Jérusalem, l'Église toute entière, l'Église dans sa réalité divine et transcendante, est symbolisée par la Femme. Dès l'origine, Dieu l'a mise à l'abri des fureurs du démon, elle de qui le Christ a dit: “les portes de l'Hadès — en d'autres termes la puissance de la mort — ne l'emporteront pas sur elle”. (Mt, XVI, 18).
  • Aussi le Dragon sait bien que sa colère est vaine: il ne peut rien contre l'œuvre de la Rédemption. Lorsqu'il v a faire la guerre aux autres enfants (de la Femme), à ceux qui observent les commandements de Dieu et qui gardent le témoignage de Jésus” (XII, 17), il ne peut s'agir que d'une crise de fureur inutile. Le temps qui lui est laissé est court, ridiculement court: son chiffre, dans le langage apocalyptique des nombres 9), est le même que celui que Daniel attribue à la persécution d'Antiochus Épiphane et il met en relief son caractère passager, trois et demi. La Femme ne restera dans le désert pour se protéger du démon que trois moments et demi (XII, i4), ou mille deux cent soixante jours, c'est-à-dire trois ans et demi (XII, 6). De même, les cadavres des Deux Témoins resteront exposés trois jours et demi avant |80| leur Résurrection (XI, 11). Le pouvoir de la Bête, ses blasphèmes et ses violences, ne dureront que quarante-deux mois, c'est-à-dire encore trois ans et demi (XIII, 5).
  • La rage du Dragon est plus que vaine, elle est maladroite. Chacune de ses brutalités étend davantage l'œuvre qu'il abhorre. Chaque fois que la terre boit le sang d'un martyr, la Rédemption pousse dans l'humanité des racines plus profondes. Car le martyre est un de ces gestes rédempteurs que nous étudierons dans la troisième partie, et il occupe parmi eux la place suprême.
  • La troisième offensive, cette ridicule parodie de mort et de résurrection, ne sera pas plus efficace. Elle n'a rien d'un sacrifice: le matricide n'est pas mort pour son peuple, mais il s'est suicidé en fuyant une ville révoltée contre sa tyrannie. Sa résurrection en Domitien est bien l'antithèse de la Rédemption: au lieu d'apporter le salut à l'empire, elle ramène la servitude, la cruauté, la débauche. Et la Bête elle-même passera, tandis que le Christ ressuscité règne éternellement. Nous avons vu que le temps de la Bête est de quarante-deux mois, trois ans et demi. Et l'Apocalypse répète avec insistance: “Elle va à sa ruine” (XVII, 8 et 11).

Le châtiment

  • Sur Satan, ses suppôts et ses victimes, le châtiment est proche. Dieu ne cesse d'inviter au repentir ses ennemis. C'est peine perdue: avertissements, corrections, tout est inutile. Après le fléau de la sixième trompette, l'invasion des cavaliers parthes, “les survivants, ceux qui ne périrent pas sous ce châtiment, ne se repentirent pas des œuvres de leurs mains. Ils continuèrent à adorer les démons et les idoles d'or, d'argent, de bronze, de pierre et de bois, qui ne peuvent voir, ni entendre, ni marcher. Ils ne se repentirent pas de leurs meurtres, de leurs sorcelleries, de leurs débauches et de leurs vols” (IX, 20-21). En vain un ange annonce la ruine de Babylone (XIV, 8) et un autre menace “les habitants de la terre”. “Si quelqu'un adore la Bête et son image, et reçoit sa marque sur son front et sur sa main, il boira du vin de la fureur divine, du vin pur qui a été mélangé dans la coupe de la colère de Dieu, et il sera torturé dans le feu et le soufre, en présence des saints anges et de l'Agneau. Et la fumée du feu qui les tourmente monte éternellement, et ils n'ont jamais de repos, ni jour ni nuit, ceux qui adorent la Bête et son image, et ceux qui portent la marque de son nom” (XIV, 9-11). En vain aussi les sept anges versent sur la terre, et jusque sur le trône de la Bête, les châtiments que contiennent leurs coupes d'or, préludes |81| de la défaite finale. “Ils blasphémèrent le Dieu du ciel à cause de leurs souffrances et de leurs plaies, mais ils ne se repentirent pas de leurs œuvres” (XVI, 11).
  • Alors la justice de Dieu se déchaîne, Babylone sera la première frappée. “Elle sera brûlée dans le feu” (XVIII, 8). Sa suffisance, ses mensonges, ses persécutions, tels sont les trois chefs de l'acte d'accusation (XVIII, 23-24). “Et les rois qui ont vécu avec elle dans la débauche et dans le luxe” (XVIII, 9), “les marchands qu'elle a enrichis” (XVIII, 15), “tous ceux qui ont des navires sur la mer et se sont enrichis de sa magnificence” (XVIII, 19), “pleureront et se lamenteront sur elle… quand ils verront la fumée de la ville en flammes, se tenant à distance par crainte de ses tourments” (XVIII, 9-10). Et leur longue mélopée, au rythme traînant, aux nombreuses répétitions, est littérairement parlant un des passages les plus remarquables du livre: “Hélas! Hélas! la grande ville! Babylone, la ville forte! parce qu'en un instant est venu ton jugement” (XVIII, 10).
  • La destruction de Babylone nous offre le spectacle paradoxal de Béelzébub se déchirant lui-même. La Bête a pris à son service les dix rois parthes et elle les a jetés à l'assaut de sa capitale. “Les dix cornes que tu vois — c'est-à-dire ces rois — et la Bête haïront la Prostituée. Ils la désoleront et la mettront à nu, ils mangeront ses chairs et ils la brûleront, car Dieu leur a mis au cœur d'accomplir ses desseins” (XVII, 16-17). Nous retrouvons la légende du Nero redux: l'Empereur, réfugié chez les Parthes, doit revenir à la tête d'escadrons barbares pour punir sa ville 10).
  • Mais c'est, inconsciemment que les rois ont été les agents de la justice divine: ils n'ont pas voulu l'être. Car “ils feront la guerre à l'Agneau, et l'Agneau les vaincra, parce qu'il est le Seigneur des seigneurs et le Roi des rois” (XVII, 14). Après la sixième coupe, nous voyons s'opérer la concentration des troupes pour la bataille suprême. L'Euphrate est asséché, “pour que la voie soit libre aux rois de l'Orient” (XVII, 14). Le Dragon est là, et la Bête, et le Faux Prophète: sur leurs bouches “trois esprits impurs sous forme de grenouilles. Ce sont les esprits des démons qui font des prodiges. Ils vont |82| chez tous les rois de la terre et ils les rassemblent pour la guerre, pour le grand jour du Dieu tout-puissant 11)… Et ils se réunirent dans le lieu appelé en hébreu Har-Mageddon” (XVI, 13-16). Ce nom signifie Montagne de Mégiddo. La ville de Mégiddo, au bord de la plaine d'Esdrelon, entre Galilée et Samarie, fut le théâtre de défaites célèbres, notamment celle du roi Josias de Juda par le Pharaon Néchao (II Rois, XXIII, 29-30; II Chron. XXXV, 20-20): c'est, le Waterloo palestinien.
  • Au chapitre XIX le Cavalier Verbe de Dieu bondit du ciel ouvert sur son cheval blanc, signe de victoire, suivi de toute l'armée céleste. Un ange convoque alors les oiseaux du ciel pour le grand festin de chair humaine qui suivra le carnage. Les armées s'affrontent. “Et la Bête fut saisie, et avec elle le Faux Prophète… Ils furent jetés vivants dans l'étang de feu qui brûle dans le soufre. Les autres furent tués par le glaive qui sortait de la bouche du Cavalier et les oiseaux se rassasièrent de leur chair” (XIX, 20).
  • Quant au Dragon, il est enchaîné au fond de l'abîme. Lorsque s'achèvera le mystérieux millénium “il faut qu'il soit remis en liberté pour peu de temps” (XX, 3) et il recommencera de soulever les nations pour les mener à la guerre. “Ils (encercleront) le camp retranché des fidèles et la Ville bien-aimée” (XX, 9). Mais alors se produira le retour glorieux du Christ, “et le diable (sera) jeté dans l'étang de feu et de soufre, là où se trouvent la Bête et le Faux Prophète, et ils seront tourmentés jour et nuit dans les siècles des siècles” (XX, 10).
  • Il reste donc à châtier les “habitants de la terre”, “ceux dont le nom n'est pas écrit depuis le commencement du monde dans le livre de l'Agneau immolé” (XIII, 8). Le sang, des Martyrs crie contre eux: “Qu'attends-tu, Maître saint et véridique, pour les condamner et pour venger notre |83| sang sur les habitants de la terre?” (VI, 10). À jamais ils sont bannis de la Jérusalem nouvelle. “Rien d'impur n'entrera en elle, celui qui fait l'abomination et le mensonge en sera exclu” (XX, 27). “Quant aux lâches, aux infidèles, aux abominables, aux meurtriers, aux débauchés, aux sorciers, aux idolâtres et à tous les menteurs, leur part, est dans l'étang qui brûle par le feu et le soufre, c'est-à-dire la seconde mort” (XX, 8).

III. — La participation des fidèles a la Rédemption

  • Cette participation est double, elle peut être active ou passive: passive dans l'acceptation personnelle de la Rédemption qu'un chrétien doit manifester par toute sa vie et est nécessaire à son salut; active lorsqu'il s'unit au service du Christ pour ses frères. Mais nous ne distinguons pas ces deux aspects dans ce qui va suivre.

Les dangers qui menacent les chrétiens

  • Laissons de côté les “habitants de la terre” qui ont lié leur sort à celui de la Bête, et revenons à ceux que l'Ange a marqué du sceau divin. Malgré leur résolution de rester fidèles, ils ne sont pas sans ressentir les effets de la séduction diabolique. Et c'est pourquoi, dans les messages qui ouvrent le livre, le Christ distribue aux églises encouragements et réprimandes. Parmi ces reproches, plusieurs méritent d'être analysés: ils nous montreront les périls qui guettent les chrétiens d'Asie et entravent l'œuvre rédemptrice.
  • Voici pour Pergame: “Tu as ici des sectateurs de la doctrine de Balaam, qui a appris à Balac à jeter une pierre de scandale devant les fils d'Israël, pour les amener à manger des idolothytes et à forniquer. Tu as aussi des gens qui tiennent la doctrine des Nicolaïtes” (II, 14-15). L'allusion à Balaam, le devin ennemi d'Israël, que Balac, roi de Moab, a fait venir pour jeter l'anathème sur les Hébreux et que Iahvé oblige à les bénir, semble, en mentionnant Balac, Confondre cette histoire (Num., XXII-XXIV) avec le verset 16 de Num. XXXI sur les femmes madianites qu'au mépris de la Loi ont épousées les Hébreux: “Ce sont elles qui, sur le conseil de Balaam, ont entraîné les enfants d'Israël à l'infidélité envers Iahvé”. Il s'agit donc ici d'actes idolâtriques imputés aux chrétiens. Ils sont ainsi exprimés: manger des viandes sacrifiées aux idoles et forniquer. Le premier terme est clair, le second peut signifier aussi bien la débauche que l'idolâtrie, suivant l'usage fréquent de l'Ancien Testament: |84| lorsque Israël, épouse de Iahvé, se tourne vers les faux dieux, Dieu l'accuse d'adultère et de prostitution. Quant aux Nicolaïtes, c'est une secte hérétique, une sorte de prégnosticisme, qui se livrait, d'après saint Irénée, saint Hippolyte et Clément d'Alexandrie, à des spéculations hasardeuses inspirées de la philosophie grecque. La mention de Nicolas et celle de Balaam ont pu s'appeler l'une l'autre, car le sens de ces noms en grec et en hébreu est analogue: “il a vaincu le peuple”, “il a consumé le peuple”. Ces appellations trouvent une application symbolique dans l'œuvre désastreuse qu'accomplissent les hérétiques.
  • Une réprimande semblable est adressée à Thyatire. “Tu laisses agir la femme Jézabel qui se dit prophétesse; elle trompe mes serviteurs et leur apprend à forniquer et à manger des idolothytes. Je lui ai donné du temps pour se repentir de sa fornication. Voici que je l'envoie dans son lit, et tous ceux à qui elle s'est prostituée dans une grande affliction, s'ils ne se convertissent pas; et ses enfants je les exterminerai”. Ce passage ne nous présente pas d'élément nouveau sauf le nom donné à la fausse prophétesse, celle de cette reine d'Israël, qui porta à Samarie les Baals et les Astartés de sa Sidon natale 12).
  • C'est donc une certaine complaisance envers l'idolâtrie qui est reprochée à Pergame et à Thyatire, un essai de conciliation entre le Christianisme et, d'autre part, le paganisme officiel et la philosophie grecque. Mais l'Église n'accepte pas de voir le Dieu d'Abraham, de Moïse et de Jésus, le Dieu unique et universel, siéger à côté de Jupiter, de Cybèle et de l'empereur divinisé dans l'éclectique Panthéon romain. Et c'est pourquoi la persécution s'est déclenchée contre ces inconciliables et se déchaînera jusqu'à la défaite du paganisme.
  • Le péché de Babylone, la suffisance, est celui que commet, à un degré moindre sans doute, mais dangereux, l'église de Laodicée. Et il nous a valu ce message qui est comme le chef-d'œuvre des réprimandes divines. La première partie (II, 14-18)) est d'une violence que rien n'atténue: “Puisque tu es tiède, je m'en vais te vomir de ma bouche” (II, 16). Et cette violence se double d'une ironie très dure. À la riche |85| cité du Lycus, qui se confie dans son or, ses industries textes, son collyre fameux, il est dit en substance: ton or, tes tissus, tes pommades, c'est de la mauvaise marchandise, c'est de la “camelote”; c'est moi qui te donnerai le vrai or qui enrichit, les vrais tissus qui habillent, le vrai collyre qui fait voir. Mais, au verset 19, derrière la réprimande, apparaît l'amour, son mobile. “Moi, ceux que j'aime, je les reprends et je les corrige”. Le nouveau-venu envahit alors, si on peut parler ainsi, tout le champ de la pensée du Christ, et il n'est plus question que du repas en tête à tête avec le convive divin.

Les gestes qui font participer à la Rédemption: le témoignage

  • Celui qui a échappé au danger toujours vivant de connivence avec l'idolâtrie, et à cette suffisance égoïste qui stérilise plus sûrement que les plus grandes chutes, car elle rend sourd à la voix divine et lui ferme l'accès de l'âme, comment Dieu pourrait-il pénétrer en celui qui n'a pas besoin de lui? — celui-là pourra s'unir étroitement à la Rédemption et exécuter les actes, qui, associés au drame de la Croix, le feront participer au salut, lui et ses frères. Mais nous allons retrouver ici la même ambivalence que nous avons décelée dans la Passion-Résurrection. Source de Rédemption pour ceux qui en acceptent l'effet, les gestes co-rédempteurs apportent aux autres la condamnation.
  • À l'exemple du Christ, “le témoin fidèle” (I, 5), qui a témoigné devant les hommes des réalités divines, Jean, l'auteur du livre, “a rendu témoignage de ce qu'il a vu, comme étant la parole de Dieu et le témoignage de Jésus” (I, 2). Il se trouve “dans l'île appelée Patmos pour la parole de Dieu et pour le témoignage de Jésus” (I, 9). À Pergame il est dit: “Tu tiens ferme mon nom et tu n'as pas renié ma foi” (II, 13). De même à Philadelphie: “Tu as observé ce que j'ai dit et tu n'as pas renié mon nom” (III, 8). Mais la Parole dont le chrétien témoigne n'est pas une vérité de tout repos: Puisqu'elle s'identifie au Christ (XIX, 13), elle est “le signe qu'on contredit” (Luc, II, 4). Le témoin est un gêneur. Comme les prophètes de l'ancienne Loi, comme Élie (I Rois, VII, 1), ou Moïse (Ex. VII, 17-19), les Deux Témoins ont reçu “le pouvoir de fermer le ciel pour empêcher la pluie de tomber pendant le nombre de jours qu'ils ont prédit, et ils ont pouvoir sur les eaux pour les changer en sang et pour frapper la terre de toutes sortes de plaies chaque fois qu'ils le veulent” (XI, 6). Aussi quand ils sont mis à mort, “les habitants de la terre” se réjouissent, “parce que les deux |86| prophètes ont tourmenté les habitants de la terre” (XI, 10) 13).
  • Un texte affirme la valeur rédemptrice du témoignage. “Nos frères… ont vaincu (le Dragon) à cause du sang de l'Agneau et des paroles par lesquelles ils ont témoigné” (XII, 11). Ce texte unit étroitement le témoignage au sacrifice du Christ. Mais il lui accorde un rôle propre qui n'est pas seulement une fonction de transmission. Il est évident que, faisant entendre la parole de Dieu, le héraut de l'Évangile permet aux âmes bien disposées d'ouvrir la porte au Seigneur qui frappe et ainsi de participer au salut. Mais le témoignage possède, uni au sacrifice du Calvaire, une valeur qui lui est propre, une valeur d'intensité et pas seulement d'extension, qui s'ajoute en quelque sorte à celle de l'acte rédempteur.

Les gestes qui font participer à la Rédemption: le martyre

  • Parmi les diverses formes de témoignage, le martyre occupe la place suprême. Nous sommes encore au début de l'évolution sémantique qui va donner au mot μαρτυρία le sens actuel de martyre. On aperçoit cette nouvelle signification se faire jour sous l'ancienne lorsque, dans les Actes (XXII, 20), Paul évoque la part qu'il a prise au meurtre d'“Étienne, ton témoin”. En plusieurs passages de l'Apocalypse, le double sens apparaît et peut embarrasser le traducteur: ainsi au sujet d'Antipas, le martyr de Pergame (II, 13). On peut se demander ainsi si l'auteur “qui participe à votre affliction, à votre royauté et à votre patience en Jésus” (I, 9) ne se trouve pas dans l'île de Patmos pour y souffrir.
  • Dans les messages aux sept églises le Christ n'épargne pas les promesses ni les constats de persécution: ainsi pour Smyrne ou Pergame (II, 8-17). Il loue la “patience” de plusieurs églises: Éphèse (II, 2), Thyatire (II, 19), Philadelphie (III, 10).
  • Trois textes affirment la valeur rédemptrice du martyre. D'abord celui que nous avons déjà cité à propos du témoignage, si nous le lisons jusqu'au bout: “(Nos frères) ont vaincu (le Dragon) à cause du sang de l'Agneau, des paroles par lesquelles ils ont témoigné et parce qu'ils n'ont pas épargné |87| leur vie” (XII, 11). La souffrance du martyr est encore liée au sang du Christ et au bonheur céleste dans le grand passage, déjà cité plusieurs fois, sur les foules innombrables des Elus que l'Ange marque du sceau: “Ils sont venus de la grande tribulation. Ils ont lavé leurs robes et les ont blanchies dans le sang de l'Agneau. C'est pourquoi ils sont devant le trône de Dieu…” (VII, 14-15). Enfin les martyrs participent, avec tous ceux qui ont rendu témoignage, au règne millénaire du Christ: “Les âmes de ceux qui ont été décapités mot à mot: tués à la hache) à cause du témoignage de Jésus et de la parole de Dieu, et ceux qui n'ont pas adoré la Bête ni son image et qui n'ont pas reçu sa marque sur leur front et sur leur main” (XX, 4).
  • Le martyre est aussi source de condamnation. Nous avons déjà insisté sur cet aspect à propos de la destruction de Babylone, de la défaite de la Bête et de ses satellites, de la punition des “habitants de la terre”. Au moment de la rupture du cinquième sceau, le voyant aperçoit, sous l'autel qui est devant le trône de Dieu “les âmes de ceux qui ont été immolés pour la parole de Dieu et pour le témoignage qu'ils ont rendu” (VI, 9), et il entend leurs voix qui crient vengeance contre les “habitants de la terre”. “Et il leur fut dit de patienter encore un peu jusqu'à ce que soit parfait le nombre de leurs compagnons et de leurs frères qui doivent être tués comme eux” (VI, 11). Les victimes de Néron doivent attendre celles de Domitien et celles des tyrans qui suivront.

Les gestes qui font participer à la Rédemption: les œuvres

  • Pour prétendre que les œuvres sont indifférentes au salut on devrait biffer du Canon l'Apocalypse, comme d'ailleurs les autres écrits johanniques et presque tout le Nouveau Testament. Le mot ἔργα, œuvres, se trouve vingt fois dans le livre. Une fois il désigne les œuvres de Dieu, c'est-à-dire ses voies, ses économies (XV, 3). Partout ailleurs, il s'applique aux œuvres des hommes.
  • Sur les dix-neuf emplois restants, treize se trouvent réunis dans les messages aux églises. La phrase: “je connais tes œuvres” est répétée cinq fois, trois fois dans un contexte de félicitations (Éphèse II, 2; Thyatire II, 19; Philadelphie III, 8), deux fois dans un contexte de reproches (Sardes III, 1; Laodicée III, 15). La ferveur a monté dans l'église de Thyatire: “tes œuvres récentes sont plus nombreuses que les précédentes” (II, 19). Elle a au contraire baissé à Éphèse: “Tu as laissé refroidir ta charité d'autrefois. Rappelle-toi d'où tu es tombé, repens-toi et fais les œuvres de jadis” (II, 4-5) Quant à Sardes, |88| elle est comme Laodicée, rudement secouée par les réprimandes divines: “Je n'ai guère trouvé tes œuvres parfaites devant mon Dieu: rappelle-toi comment tu as reçu et entendu (la parole), observe-la et repens-toi” (III, 2-3).
  • Les “œuvres” qui suscitent aux églises l'approbation du Christ sont les actes des vertus chrétiennes: la charité, la foi, le service de Dieu et des frères (II, 19). C'est la patience (II, 2, 19; III, 10) sous la pauvreté (II, 9; III, 8), sous l'affliction (II, 9), dans le labeur (II, 2), sous les persécutions, qu'elles viennent des Juifs (II, 9; III, 9) ou des païens (I, 13). C'est la vigilance (III, 3) à l'égard des faux apôtres (II, 2), des hérétiques (II, 6). C'est le témoignage de la foi donné envers et contre tout (II, 13; III, 8).
  • Deux mots reviennent plusieurs fois dans ces textes: κρατεῖν, tenir ferme, τηρεῖν, garder (observer). Ces verbes ont pour objet la tradition évangélique, le dépôt de la foi que l'Église doit conserver intact jusqu'à la parousie du Christ. “Ce que vous avez, tenez-le bien jusqu'à ce que je re vienne” (II, 25). Ce sont les enseignements de Jésus: “Tu as gardé (observé) ma parole” (III, 8) est-il dit à Philadelphie. Ce sont ses exemples ou la conduite qu'il ordonne aux chrétiens de suivre. “Celui qui garde (observe) jusqu'à la fin mes œuvres” (II, 26). Ce sont “les commandements de Dieu et la foi en Jésus” (XIV, 12).
  • Les autres chapitres de l'Apocalypse n'ajoutent guère à cette énumération d'actes vertueux que ceux des 144.000 qui entourent l'Agneau sur le Mont Sion: “Ce sont ceux qui ne se sont pas souillés avec des femmes: ils sont vierges… Dans leur bouche, on n'a pas trouvé de mensonge: ils sont irréprochables” (XIV, 4-5).
  • Les œuvres sont source de condamnation et source de salut. Au dernier jour, “les morts (seront) jugés selon leurs œuvres” (phrase répétée quatre fois: II, 23; XX, 12, 13; XXII, 12). Les impies et les criminels sont à jamais exclus de Jérusalem: “Dehors les chiens, les sorciers, les débauchés, les idolâtres, et tout homme qui aime et fait le mensonge” (XXII, 15). Nous avons vu quelles étaient les œuvres des “habitants de la terre” et celles de Babylone. Le Seigneur ne leur a pas ménagé avertissements et corrections, malgré leur entêtement dans le mal. Il menace pareillement les églises coupables si elles ne veulent pas se repentir. Il dit à Éphèse: “J'ôterai ton chandelier de sa place si tu ne te repens pas” (II, 5). Or, “les sept chandeliers sont les sept églises” (I, 20). À Pergame: “Repens-toi donc; sinon, je viendrai et je combattrai contre eux (les hérétiques) avec le glaive de ma bouche” (II, 16). À Thyatire, il communique ses menaces contre la femme Jézabel, ses complices et ses enfants |89| (II, 22-23). Il écrit à Sardes: “Si tu n'es pas vigilant, je viendrai comme un voleur et tu ne sais pas quand je viendrai vers toi” (III, 3). À Laodicée enfin: “Je vais te vomir de ma bouche” (III, 16). Malheur aux églises si la parousie du Christ les surprend dans cette médiocrité et dans cette faiblesse, car c'est un état de mort: “On dit que tu vis, mais tu es mort. Sois vigilant et raffermis les autres qui vont mourir”(III, 1-2).
  • La valeur rédemptrice des œuvres n'en est pas moins nettement marquée. Dans l'expression ὁ νικῶν καὶ ὁ τηρῶν ἄχρι τέλους τὰ ἔργα μου qui clôt le message à Thyatire, la conjonction καὶ n'a pas une fonction de coordination, mais d'explication: “le Vainqueur, c'est-à-dire celui qui garde (observe) jusqu'à la fin mes œuvres” (II, 26). D'ailleurs, comment le Christ pourrait-il donner au chrétien, à la fin de chaque message, ce nom de Vainqueur, si le fidèle ne participait en rien à l'œuvre de la Rédemption, s'il n'avait pas à traverser une véritable lutte. Si les 144.000 sur le Mont Sion “ont été rachetés”, leur virginité et leur sincérité sont jointes à l'acte gratuit du Rédempteur parmi les causes qui expliquent leur position privilégiée dans le cortège de l'Agneau (XIV, 1-5). Les œuvres des saints sont immortelles: elles constituent ces trésors célestes que la teigne et la rouille ne peuvent détériorer, que les voleurs ne peuvent dérober (Mt. VI, 20). C'est ce qu'exprime le verset que l'Église répète si souvent dans sa liturgie des défunts: “J'entendis une voix qui venait du ciel et qui disait: Bienheureux désormais les morts qui meurent dans le Seigneur. Oui, dit, l'Esprit, qu'ils se reposent de leurs travaux. Car leurs œuvres les suivent” (XIV, 13).
  • Les œuvres des saints sont la parure de l'Église. “Les noces de l'Agneau sont venues et sa femme s'est préparée. On lui a donné comme vêtement une robe magnifique de byssus blanc: ce byssus, ce sont les actes de justice des fidles” (XIX, 8). Ce mot de δικαιώματα que nous traduisons par “actes de justice” a en fait une signification très large, toute celle dont l'hébreu sadiq a chargé son correspondant δίκαιος: justice, honnêteté, intégrité, générosité, bienveillance, fidélité, modestie, piété envers Dieu, sa famille et son prochain, toutes les vertus sont contenues dans ces δικαιώματα.

Les actes qui font participer à la Rédemption: la prière

  • La prière tient, avec ses nombreuses doxologies, une place considérable dans la liturgie céleste de l'Apocalypse. Mais il est fait peu d'allusions directes à la prière de l'Église militante et à sa place dans la Rédemption. Les vingt-quatre |90| Prêtres, qui semblent représenter l'Église devant le trône de Dieu, tiennent “des coupes d'or pleines de parfums qui sont les prières des fidèles” (V, 8). Les cris des martyrs contre leurs persécuteurs (VI, 9-11) montrent que la prière à un effet de condamnation. Mais son rôle dans l'économie du salut n'est guère marqué. Au chapitre VIII, 3-5, nous trouvons un texte difficile à interpréter: “Un autre ange survint. Il se plaça près de l'autel et tenait un encensoir d'or. Et on lui donna beaucoup de parfums pour qu'il les offrît, avec les prières de tous les fidèles, sur l'autel d'or qui est devant le trône. Et la fumée des parfums monta avec les prières des fidèles, de la main de l'ange jusque devant Dieu. Puis l'ange saisit l'encensoir, le remplit du feu de l'autel et le jeta sur la terre. Et il y eut des tonnerres, des voix, des éclairs et un tremblement de terre”. Les phénomènes, atmosphériques et autres, qui terminent cette scène, signifient-ils une catastrophe, ou bien sont-ils — comme souvent dans l'Apocalypse et dans l'Ancien Testament — la mise en scène obligée des théophanies? Le geste de l'ange exprime-t-il la miséricorde ou la colère? A considérer sa violence et le contexte — les châtiments des sept trompettes qui suivent — il semble qu'il faille opter pour la colère.
  • * * *
  • Cette doctrine est-elle la même que celle de l'Évangile et des Épîtres johanniques?
  • Nous trouvons, de part et d'autre, la même atmosphère dramatique. À l'activité de Jésus, qu'entoure le groupe peureux des 'apôtres, s'oppose, dans l'Évangile, le “Prince de ce monde”. Comme le Dragon, il règne sur les forces de péché, derrière lesquelles il se dissimule. Le monde, son royaume, c'est tout ce qui refuse la révélation de la Lumière dans le Christ, de tout ce qui s'obstine à vivre dans les ténèbres, c'est-à-dire dans la fausseté des perspectives terrestres: la Bête et Babylone. Le péché du monde, c'est de préférer les ténèbres à la Lumière, comme celui des “habitants de la terre” est de porter à la Bête une adoration mensongère en refusant le culte du vrai Dieu. Pour se défendre contre l'éclat envahissant de la Lumière, le monde persécute les fils de Lumière, mais il ne peut rien sur le Christ qui l'a déjà vaincu.
  • Notre seconde partie reproduit donc des thèmes communs à toute la littérature johannique. Mais si nous portons notre comparaison sur le fait même de la Rédemption, nous constatons de sensibles différences. Certes, la valeur du drame du Calvaire est marquée par l'Évangile et par la première Épître, ainsi que celle de la Résurrection qui glorifie le Christ et le fait triompher de la mort. Tout cela est exprimé termes assez voilés dans l'Évangile, plus clairs dans l'Épître. Mais leur perspective dominante est autre. C'est la personne même de Jésus qui sauve, parce que, Dieu fait homme, il est la Vie qui tire les hommes de la mort, il est la Lumière qui fait reculer les ténèbres. Le salut, est dans l'union du Christ, l'Union vitale du sarment avec la vigne, l'union dans la connaissance de la Lumière. L'idée plus juridique de Rédemption avec ses aspects de rachat, de sacrifice et de propitiation pour le péché passe au second plan. C'est le salut par notre identification avec le Verbe fait chair en une seule réalité mystique.
  • Cette conception ne se retrouve pas dans l'Apocalypse. L'Incarnation n'est jamais reliée à la Rédemption sans l'intermédiaire de la Passion-Résurrection. La doctrine sotériologique de notre livre nous paraît proche de celle de saint Paul.
  • La participation des fidèles à la Rédemption est conçue, elle aussi, de façon assez différente. Certes, il est parlé dans l'Évangile et dans la première Épître du témoignage des fidèles, du martyre et des œuvres. Mais leur rapport avec la Rédemption n'est pas directement marqué. Le chrétien participe au salut par la foi, acceptation libre de la Lumière et de la Vie divine, et par la charité envers Dieu et les frères. Cette charité est, sans doute, très concrète: elle est liée à la pratique des commandements et aux œuvres; le martyre aussi un effet de l'amour. La différence entre les deux perspectives n'en est pas moins significative: dans l'Évangile et dans l'Épître, l'accent est mis sur les dispositions intérieures les plus profondes, dans l'Apocalypse sur les actes extérieurs qui en sont l'expression.
  • Ces différences peuvent s'expliquer, dans une certaine mesure, si on tient compte des circonstances et du propos particulier de chaque écrit. L'Apocalypse est, avant tout, une παράκλησις avec toute la richesse de sens que contient ce mot: encouragement, exhortation, consolation. Elle s'adresse a des communautés désorientées par la persécution, à des chrétiens qui, à tout instant, peuvent être envoyés au martyre. Parmi les thèmes que contient la tradition chrétienne, l'apôtre 14) va prendre ceux qui seront les plus propres à |92| ce but: relever le courage des fidèles eu leur montrant la valeur et la fécondité de leur sacrifice. Et la violence du combat, que la Bête mène contre les disciples du Christ émeut Jean dont l'âge n'a pas affaibli la fougue, si la sainteté l'a purifiée.
  • Au contraire, l'Évangile baigne dans une atmosphère plus sereine. L'apôtre n'a pas de préoccupation immédiate lorsqu'il rédige, pour les léguer aux églises, ses souvenirs sur le Maître aimé, tels que des années de contemplation les ont stylisés et éclairés. L'Évangile doit nous présenter mieux que l'Apocalypse les vues personnelles de saint Jean, le message évangélique tel qu'il a été longtemps vécu dans son âme contemplative. L'Apocalypse est une proclamation de temps de guerre, l'Évangile est une œuvre de paix. Ces deux écrits nous livrent, si on s'en tient à leurs dominantes, les deux traits fondamentaux du caractère de l'Apôtre, tel que le Nouveau Testament le montre: si l'Évangile et les Épîtres ont été écrites par le “Disciple bien-aimé”, l'Apocalypse est surtout l'œuvre du “Fils du Tonnerre”.
  • Si Jean a présenté la Rédemption comme opérée par le drame sanglant de la Croix, c'est qu'il devait enseigner aux futurs confesseurs de la foi la valeur de leur sacrifice, déterminée par celle du sacrifice de Jésus. S'il a longuement insisté sur le Christ ressuscité et vengeur, c'est qu'il fallait montrer que dans ce combat, désespéré en apparence, la Victoire était assurée. Il a prescrit des actes, et non des dispositions intérieures, parce qu'un général, quand la bataille est engagée, n'a plus le temps de faire des exhortations à ses troupes, il leur commande des gestes concrets.
  • Si on excepte les derniers chapitres sur la Jérusalem céleste, l'Apocalypse n'a pas le caractère de sérénité supratemporelle dont Jean a imprégné la vie terrestre de Jésus. En elle se reflètent les vicissitudes de la condition humaine: c'est, le problème toujours actuel des rapports de l'Église avec le monde qui en fait le fond. Mais tant que la Bête et Babylone ne seront pas anéanties, et en chacun de nous, tant que le vie chrétienne restera une lutte, le message de l'Apôtre sera toujours valable, le défi que, par sa bouche, la naissante Église chrétienne lança à la puissance de l'Empire romain.
  • Henri Crouzel.

Bibliographie

1)
Parmi les commentateurs plus récents de l'Apocalypse citons: E-B. Allo, Saint Jean: L'Apocalypse (Collection Études Bibliques), Paris, 1921; P. Touilleux, L'Apocalypse et les cultes de Domitien et de Cybèle, Paris, Geuthner, 1935; A. Gelin. L'Apocalypse/, dans L. Pirot, La Sainte Bible, tome XII, Paris, 1938, p. 581 sq.; H.-M. Féret, L'Apocalypse de saint Jean: Vision chrétienne de l'histoire, Paris, Correa, 1943; R. P. Boismard, L'Apocalypse, dans La Sainte Bible (École Biblique de Jérusalem), Paris, 1950; J. Bonsirven, L'Apocalypse de saint Jean/ (Collection Verbum Salutis, XVI), Paris, 1951.
2)
La couronne, στέφανος, paraît, dans l'Apocalypse, être plutôt le signe de la victoire (ainsi II, 10; III, 11; VI, 2; penser aux couronnes d'or données en Grèce aux athlètes vainqueurs, à la couronne de laurier que portait à Rome l'imperator au jour de son triomphe) que le symbole de la royauté. Cette dernière signification est réservée au diadème, διάδημα. Mais les trônes sur lesquels siègent les vingt-quatre prêtres sont un signe suffisant de royauté.
3)
Jérusalem l'infidèle n'est plus digne du nom glorieux, réservé désormais à l'Église Elle n'est plus que “Sodome et Égypte, la où le Maître fut crucifié” (XI. 8). Elle est Sodome, à cause de sa destruction, comme la cité infâme. Elle est Égypte, car le peuple fidèle a vécu au milieu de ses persécutions comme jadis Israël parmi les violences des Égyptiens, jusqu'au moment où il l'a quittée par un nouvel Exode. Il semble, en effet, qu'en XII, 6 et 14, se trouve une allusion à la sortie des chrétiens de Jérusalem — la fuite de la Femme couronnée d'étoiles dans le désert — pour se retirer à Pella, en Transjordanie, au début de la guerre juive. Cet événement, ainsi que la destruction de Jérusalem, semble être à la fois, pour l'auteur de l'Apocalypse, passé et futur: en effet, suivant plusieurs exégètes, le livre est antidaté, procédé fréquent dans le genre apocalyptique; écrivant sous Domitien, l'auteur feint d'écrire sous le règne de Vespasien et de prédire le temps qui va de la date fictive à la date réelle. Ce qui est dit de Jérusalem s'applique aussi aux Juifs. Ils sont appelés “ceux qui se disent Juifs et ne le sont pas, mais sont la synagogue de Satan” (II, 9). En se disant Juifs, “ils mentent,” (III, 9). Les vrais Juifs, ce sont les chrétiens, les Juifs “dans le secret,”, comme déjà Paul les appelait (Rom. II, 29).
4)
Voir note (3). L'identité d'Israël avec l'Église est encore exprimée par les noms des douze tribus, écrits sur les douze portes de la Jérusalem nouvelle (XXI, 12).
5)
Telle est l'exégèse des PP. Allô et Féret. M. Gelin et d'autres préfèrent voir dans le Cavalier au cheval blanc du chapitre V un fléau, difficile alors à distinguer du Cavalier au cheval roux, car tous les deux semblent bien symboliser la guerre.
6)
Voir note (7).
7)
Il n'y a guère d'accord parmi les exégètes sur la désignation des huit empereurs en question. Cette solution nous paraît la plus simple, Galba, Othon et Vitellius n'ont pas été reconnus en Orient.
8)
Voir note (3).
9)
Dans le genre apocalyptique les nombres ne sont pas à prendre suivant leur valeur propre, mais ils ont un sens conventionnel. 7 et 12 indiquent la plénitude et la perfection, 3 ½. a le sens que nous avons indiqué, peut-être parce qu'il est la moitié de 7.
10)
Faut-il voir dans ce passage, avec des commentateurs anciens (par exemple Bossuet) une prophétie précise du sac de Rome par Alaric? Des rapprochements troublants pourraient être faits: ainsi au moment des grandes invasions, plusieurs nations barbares furent introduites dans l'empire par les empereurs eux-mêmes qui se servaient de leurs soldats pour défendre les frontières. Mais les prophéties historiques (par opposition aux prophéties messianiques ou eschatologiques) n'ont guère de succès auprès des exégètes contemporains.
11)
Ces esprits impurs sont l'antithèse diabolique des “sept esprits de Dieu”, figurés par les sept lampes ardentes qui se trouvent devant le trône (IV, 5) et par les sept yeux de l'Agneau (V, 6). De même que les esprits impurs “vont chez tous les rois de la terre et les rassemblent pour la guerre”, les sept esprits de Dieu “sont envoyés sur toute la terre”. Leur présence sur le Messie (V, 6) rappelle les sept esprits qui, selon Isaïe XI, 12, d'après le texte grec des Septante, reposent sur l'Emmanuel: on peut donc voir en eux la première application chrétienne de ce texte aux sept dons du Saint-Esprit. Il semble bien, en effet, que “les sept esprits de Dieu” représentent l'Esprit septiforme: les versets 4 et 5 du chapitre I contiennent une véritable bénédiction trinitaire, avec cette particularité que la troisième Personne passe avant la seconde. Et la mission terrestre des sept esprits de Dieu exprime le rôle du Saint-Esprit dans l'Église, tel qu'il est affirmé par les théologies paulinienne et johannique, et par l'Apocalypse elle-même: “L'Esprit et l'Épouse disent: Viens” (XXII, 17).
12)
À la fin du même message, en parlant des fidèles de Thyatire qui n'ont pas été contaminés par l'erreur, il est fait une allusion ironique au vocabulaire des hérétiques: “Ils ne connaissent pas les abîmes de Satan, comme disent (les hérétiques)” (II, 24 ). Ce mot βάθος, abîme, qui aura, avec son équivalent σιγή, silence, un grand succès parmi les gnostiques, trouvait donc déjà place dans les théories de leurs devanciers.
13)
Ce texte des Deux Témoins, qualifiés aussi de prophètes et comparés à Élie et à Moïse, semble montrer que prophétie et témoignage sont, dans l'Apocalypse, des termes à peu près équivalents. Prophétie se rapporte plutôt à l'Ancien Testament, témoignage au Nouveau. Les deux expressions sont encore mises en équation en XIX, 10: “Le témoignage de Jésus, c'est l'Esprit de prophétie”.
14)
Nous n'avons pas à discuter la question de l'auteur de l'Apocalypse, posée d'une part par certains témoignages des premiers siècles de l'Église, d'autre part par les ressemblances et les différences qui existent, sur le fond et sur la forme, entre l'Apocalypse et le groupe Évangile-Première-Épître. Nous nous en tenons à la position traditionnelle qui attribue à l'apôtre Jean la paternité de tous ces écrits: ils dérivent visiblement du même milieu, et leurs différences peuvent |92| s'expliquer, pour ce qui regarde le fond, par le but et les circonstances, pour ce qui regarde la forme, par l'intervention de secrétaires, qui auraient corrigé, dans l'Évangile et dans la Première Épître, mais non dans l'Apocalypse, les incorrections et les sémitismes laissés par l'auteur.
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